Les nouveaux défis de la compétitivité régionale face aux chaînes d’activités mondiales (CAM)

Les nouveaux défis de la compétitivité régionale face aux chaînes d’activités mondiales (CAM)
Par Flora Bellone, projet structurant «Hétérogénéité, Compétitivité et Croissance» (HCC)

L’internationalisation des économies a pris un visage inédit depuis le tournant des années 2000 du fait de l’intensification massive du phénomène de multinationalisation des entreprises et de fragmentation des processus de production(Baldwin, 2012). Cette transformation s’est caractérisée par une croissance sans précédent des flux de commerce des biens intermédiaires et des pièces et composants qui soulève des enjeux nouveaux pour la compétitivité des territoires au sein des pays. En France en particulier, elle met au défile modèle de partage des gains de l’intégration internationale qui s’était établi jusque-là entre grands groupes et petites et moyennes entreprises (PME)et entre territoires centraux et territoires périphériques. Ainsi, le modèle qui a prévalu jusqu’au début des années 1990 est celui où les gains liés à l’internationalisation des grandes entreprises françaises, très concentrées géographiquement, avaient des effets d’entraînement pour l’activité économique du tissu des PME nationales plus dispersées géographiquement. Le développement des chaînes d’activités mondiales (CAM) remet fortement en cause ce modèle, puisque les grandes entreprises se tournent massivement vers des fournisseurs étrangers tandis que les PME implantées en périphérie manquent des infrastructures en matière de soutien à l’innovation et à l’exportation leur permettant de se repositionner vers de nouveaux clients à l’international.

A titre comparatif, les PME allemandes, en moyenne plus grandes que leurs homologues françaises, davantage supportées par des politiques régionales structurelles, et moins dépendantes des stratégies industrielles des grands donneurs d’ordre nationaux, ont pu bénéficier de repositionnements sur des niches de spécialisations portées par leurs territoires d’implantation. De manière plus générale, des débats émergent,dans la plupart des pays, sur l’opportunité de politiques industrielles territorialisées actives [OCDE, 2018].

Au sein de HCC, nous explorons ces nouveaux enjeux de compétitivité territoriale liés aux phénomènes d’internationalisation croissante des entreprises et des CAM. Nous menons ces recherches au sein de différents projets que nous développons dans le cadre de contrats ou de partenariats avec des institutions nationales ou internationales.

Dans le cadre, d’abord,du projet «Regional Expertise Alignement and Firm Performance» financé par l’IDEXUCAJedi, nous proposons une analyse empirique de la compétitivité régionale à partir de données microéconomiques géo-localisées(Dibiaggio et al.2018). Dans ce projet, nous montrons plus spécifiquement l’existence d’un lien entre les performances des entreprises françaises sur les marchés d’exportation et leur insertion dans leur environnement local. Nous établissons ce lien théoriquement puis nous le validons empiriquement en modélisant des réseaux de production à partir de l’identification de proximité entre les portefeuilles de produits exportés par des entreprises localisées au sein de mêmes régions (Hazir et al. 2019).

Dans le cadre du projet «Territoire et chômage, que sont les emplois vulnérables et les facteurs de disparité territoriale?» financé par Pôle Emploi, nous avons reconstruit le réseau des trajectoires professionnelles des employés français, afin d’identifier les professions les plus isolées et exposées au risque de chômage. Spécifiquement, nous avons calculé une moyenne pondérée de cette vulnérabilité au niveau local des zones d’emploi françaises. Les premiers résultats montrent une corrélation entre cette vulnérabilité locale et l’évolution du chômage entre 2003 et 2015, et plus encore quant à une hausse du chômage suivant une plus grande exposition à la concurrence internationale. La prochaine étape de ce travail vise à identifier la résilience et la vulnérabilité de l’emploi local face à la robotisation croissante de certaines tâches.

Dans le cadre du projet «China competition, localization and productivity: what lessons from firm level dynamics in France and Japan?» qui démarrera en septembre 2019 en en partenariat avec la Keio University de Tokyo,nous souhaitons comparer l’impact de l’intensificationde la concurrence chinoise sur les choix de production et de localisation des entreprises françaises et japonaises opérant dans certains secteurs manufacturiers clés. Nous mobiliserons pour cela des méthodes de comparaison à partir de larges panels de données micro-économiques que nous avons établies antérieurement [Bellone et al. 2014;Kiyota et al. 2019]. Pour ce qui est du cadre théorique,nous travaillons à partir d’un modèle dans lequel la concurrence d’un pays à bas salaires sur les industries localisées au sein d’un pays à hauts salaires dépend directement de la nature et de l’ampleur des coûts de transaction entre ces deux pays. De ce point de vue, la différence de position géographique du Japon et de la France vis-à-vis de la Chine nous offre une stratégie d’identification intéressante.

Enfin, dans le cadre d’un projet exploratoire sur “L’alignement des multinationales françaises sur les CAM», nous montrons que, depuis le milieu des années 1990, le positionnement géographique des filiales des multinationales françaises est de plus en plus déterminé par le déploiement des CAM (Joyez, 2019). Ce constat est produit à partir d’une analyse comparée de deux réseaux: celui de la localisation des filiales françaises à l’étranger et celui des CAM repérable à partir des tables d’inputs-outputs internationales. Ce projet s’inscrit dans un programme de recherche plus général visant à explorer les changements organisationnels au sein des entreprises qui sont directement induits par la vague actuelle de mondialisation (Laffineur, 2019) et, ensuite, à en mesurer les effets sur l’emploi, les salaires et la productivité à différents niveaux territoriaux.Sur le plan des méthodes, l’ensemble de nos travaux relatifs à la compétitivité des territoires face au phénomène des CAM, nous conduisent à relever des défis méthodologiques importants pour la communauté scientifique. D’abord, nous cherchons à modéliser la «complexité économique» relative au fait que l’ouverture internationale d’un territoire implique, tout à la fois, un changement dans le niveau des coûts de transports, le niveau des coûts de transfert des connaissances et le degré de mobilité des facteurs.La théorie économique est encore mal outillée pour appréhender de manière conjointe ces différentes dimensions de l’intégration économique internationale. Ensuite, nous contribuons à l’effort de la communauté visant à produire,par différents moyens, des travaux comparatifs internationauxà partirde larges panels de données micro-économiques.

Enfin, nous participons à la vague des nouveaux travaux qui appréhendent les conséquences de la mondialisation par le biais d’outils d’analyse des réseaux. Sur ce front, notre originalité, est de mettre l’accent,non pas sur des enjeux de propagation de crises ou de chocs, qui ont jusqu’à présent occupés l’essentiel de la littérature, mais plutôt sur des enjeux de structuration à long terme des espaces économique set de dynamiques des inégalités territoriales de richesse. Références citées Baldwin R. (2012) «Global supply chains : why they emerged, why they matter, and where they are going», in ELMS D.K. et LOW P. Global value chains in a changing world, World Trade Organization publications, Lausanne, p. 13-60.Bellone F.,P.Musso, L.Nesta et F. Warzynski (2016), «International trade and firm-level markups when location and quality matter», Journal of Economic Geography. Bellone F., K.Kiyota, T.Matsuura, P.MussoetL.Nesta (2014), «International productivity gaps and the export status of firms: Evidence from France and Japan», European Economic Review. Dibiaggio L.,B. Montmartin etL. Nesta (2018), «Regional alignment and productivity growth», GREDEG Working Paper n°2018-18.Hazir, C.S., F.Bellone etC. Gaglio (forthcoming), «local product space and firm-level churning in exported products», Industrial and Corporate Change.Joyez C. (2019) «Alignment of multinational firms along global value chains: A network-based perspective», GREDEG Working Paper, 2019-05Kiyota K., T. Matsuura etL. Nesta(2019),«What's behind the figures? Quantifying cross-country productivity gap», Economic Inquiry.Laffineur C.(forthcoming) «Foreign direct investment and the organization of French firms», Annals of Economics and Statistics.OCDE (2018) Productivity and jobs in a globalised world: (How) can all regions benefit?, OECD Report.